Comment améliorer la performance énergétique des bâtiments non résidentiels ? Cédric Borel, directeur de l’IFPEB, nous répond

Comment améliorer la performance énergétique des bâtiments non résidentiels ? Cédric Borel, directeur de l’IFPEB, nous répond

15 juillet 2020

 

D’après la Stratégie Nationale Bas-Carbone révisée en 2018-2019, la France doit atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, soit une division par 6 au moins des émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990[1]. Cette feuille de route s’intensifie que ce soit avec les derniers projets de lois en cours (Décret Tertiaire, Réglementation Environnementale 2020, Décret BACS…), ou encore avec l’annonce récente du Plan de relance économique de la France axé notamment autour de la rénovation énergétique des bâtiments en vue de « reconstruire une économie forte, écologique, souveraine et solidaire »[2].

 

 

 

La France est donc en train de s’organiser pour favoriser une meilleure gestion énergétique de ses bâtiments. 

 

Cédric Borel, Directeur de l’Institut Français pour la Performance du Bâtiment, expert de ces sujets, a répondu à nos questions concernant le contexte énergétique du parc immobilier tertiaire en France, les actions à mettre en œuvre par les acteurs du bâtiment pour réussir cette transition énergétique, ou encore concernant les bénéfices et la mise en place de systèmes de flexibilité permettant de piloter plus efficacement sa consommation en énergie selon les besoins. 

 

Quel est l’état du parc immobilier tertiaire français sur le plan énergétique par rapport aux objectifs européens ? 

 

Tout d’abord, l’Europe ne nous fixe pas d’objectifs absolus, si ce n’est globalement la réalisation des accords de Paris. Cela représente des efforts conséquents à réaliser pour nos économies nationales. Le nouvel horizon collectifqui a remplacé le fameux « 3 fois 20 en 2020 »[3]est 2030. Avec 40% d’émissions de Gaz à effet de serre, + 32% d’énergies renouvelables, 32,5% de nos consommations énergétiques[4] 

 

Pour ce qui est de l’évolution du parc immobilier tertiaire français sur le plan énergétique, je peux vous donner quelques chiffres clés [5]. Un chiffre plutôt encourageant d’abord : chaque euro de valeur créé dans le secteur tertiaire émet aujourd’hui deux fois moins de gaz à effet de serre qu’en 1990 car la France a réduit son intensité carbone [6].En revanche, il y a eu de plus en plus d’opérations dans le secteur du bâtiment depuis 1990, ce qui induit une baisse de seulement 6 % des émissions de gaz à effet de serre en terme absolu. Par rapport aux autres pays européens, cela représente une baisse légèrement moins importante, mais il faut souligner que le mix énergétique initial de la France était globalement moins carboné que celui d’autres pays. Ainsi, la France avait déjà fait des efforts concernant la diminution de ses gaz à effet de serre. Néanmoins, pour espérer atteindre les objectifs européens de 2030, ces actions doivent être appliquées de manière beaucoup plus forte et généralisée.  

 

  1. Avec l’arrivée de la RE2020 et du Décret Tertiaire, 2020 reste indéniablement une année à forts enjeux énergétiques malgré le contexte lié à la crise sanitaire actuelle. Quels sont les facteurs clés de succès pour que leur mise en œuvre se fasse au mieux et au plus vite ?  

 

Deux réglementations majeures, deux chemins ! La RE2020 lance officiellement la course à la diminution de l’empreinte carbone dans le neuf, en plus de la recherche de performance énergétique. C’est une réglementation extrêmement importante, qui va complètement changer la façon dont nous construisons nos bâtiments. A l’IFPEB, nous pensons que toutes les lois et règlements ne seront d’aucune utilité sans la compréhension et l’engagement des acteurs de terrain, et c’est l’objectif principal de cette Règlementation Environnementale. Les données arrivent tant bien que mal et il faut encore acquérir le « réflexe carbone » dans les maîtrises d’ouvrages et chez les maîtres d’œuvre : c’est une véritable révolution ! Nous avons créé un Hub de prescripteurs pour rapidement faciliter la prise en compte de ces enjeux grâce à des outils d’aide à la décision, car le temps presse et les connaissances à acquérir sont nombreuses. 

 

En ce qui concerne les bâtiments existants, le Décret tertiaire a été annoncé de longue date et préfiguré par la charte du Plan Bâtiment Durable : pas de surprise. Cependant, il reste à former les maîtres d’ouvrages les moins professionnalisés, qui représentent encore une part importante du parc. Si les grands gestionnaires de parcs sont déjà dans l’action, certains acteurs du tertiaire sont seulement en train de découvrir ces objectifs. L’heure est à la pédagogie généralisée, dans tous les territoires, sur les moyens d’atteindre de meilleures performances énergétiques. 

 

  1. De nombreux acteurs aux moyens financiers variés souhaitent réduire leurs consommations énergétiques. Pour réussir cet objectif, quels conseils leurs donneriez-vous ? 

 

Tous les outils sont sur la table. Le concours CUBE 2020 [7] favorise la mobilisation générale de toutes les parties prenantes, avec un certain degré d’« urgence », qui permet d’effectuer à moindre frais les premiers pas. Généralement, les bons résultats résultent de l’association des utilisateurs et de la technique qui fait un rétro commissioning[8] (j’entends par là toutes les actions immédiates de pilotage et de maintenance pour avoir un très bon retour sur investissement rapidement). Le lauréat 2019 (Orange, Place d’Alleray, Paris XIIIème) a mis en place un pilotage efficace avec ses exploitants, sensibilisé les équipes et mis en œuvre les actions immédiates de redressement d’anomalies sur un bâtiment mal réglé après les travaux propriétaires. Il a fait 57,4% d’économies en un an ! Ce qui est extraordinaire car la moyenne est de 12% par an. Alors oui, pour démarrer, les actions à faible investissement, si vous ne les avez pas déjà pratiquées, vous feront atteindre les premiers 10 à 25% d’économies 

 

Ensuite, des actions sur les systèmes de production, distribution et pilotage vous permettront d’aller plus loin. Bien sûr, lorsqu’est venu le temps d’investir pour la maintenance ou la rénovation d’un bâtiment, on s’attaque prioritairement à la performance énergétique intrinsèque (isolation thermique, chauffage…). Je crois que l’ensemble des contrats comme les CPE (contrats de performance énergétique) ou outils sur l’ensemble du cycle de vie du patrimoine, permettent également d’atteindre autant les objectifs 2030 que 2050 (zéro émission nette de C02). 

 

  1. En 2030, la France aura besoin de 2,5 gigawatts de flexibilité provenant des bâtiments tertiaires [9] pour bien opérer son réseau, la flexibilité devient donc une réalité opérationnelle. Pouvez-vous définir ce terme en quelques mots et nous préciser quels en sont les bénéfices et la méthode de mise en œuvre ? 

 

Expliquons d’abord la flexibilité : il s’agit de piloter son appel de puissance électrique en temps réel, en fonction des ENR (énergies renouvelables) disponibles, du prix d’achat et/ou d’ordres d’effacement, pour le bénéfice de l’équilibre du système électrique et de la pénétration des énergies renouvelables. 

Les chiffres de RTE[10] nous indiquent que la flexibilité électrique du tertiaire est une condition « sine qua non » de notre transition énergétique, d’autant plus qu’on va y raccorder massivement de la mobilité électrique. 

Nous avons parlé jusqu’alors de « combien » on consomme ou on émet de CO2 ; il est maintenant intéressant de parler de « quand » on consomme, surtout son électricité. Les grands consommateurs ont tout intérêt à regarder quand ils consomment leurs kWh.  

 

Quels sont les facteurs qui vont favoriser sa mise en œuvre ? L’abondance d’énergies renouvelables, les besoins d’effacement [11] de nos consommations énergétiques lors des pics de consommation, pour le grand tertiaire : le stockage thermique de l’énergie, la capacité de pilotage importante Un contrat avec un agrégateur [12] permet également de valoriser dès à présent ses capacités de pilotage.  

D’un point de vue économique, la flexibilité représente un coût marginal extrêmement faible et a un bilan économique positif. L’investissement sur la performance énergétique des bâtiments se réduit aux fonctions permettant son pilotage ; le surcoût pour que les bâtiments passent de ‘pilotables’ à ‘flexibles’ est très faible. Après l’ère du « consommer moins », c’est celle du « consommer mieux » : c’est ce pilotage à valeur ajoutée qui permet d’aller chercher non pas des économies, mais des rémunérations à travers la mise à disposition de vos gisements de flexibilité. Ce qui est toujours plus motivant ! 

 

  1. En quoi les innovations numériques peuvent justement participer à faciliter la mise en œuvre de systèmes de flexibilité dans les bâtiments tertiaires ? 
  2.  

La flexibilité énergétique demande in fine un pilotage plus précis des usages, notamment sur les postes chauffage, ventilation et climatisation (CVC). Il faut instaurer un dialogue plus fin avec l’usager qui sera amené à utiliser ces composantes du bâtiment. Il s’agit même d’une opportunité pour le reconnecter avec la ressource énergétique, alors qu’on l’avait entraîné à croire qu’elle était infinie 

La solution est de dialoguer avec l’occupant et de mettre par exemple en place des « nudges » pour inciter à un comportement plus vertueux des usagers, sur les consommations d’énergies renouvelables notamment. Il est également possible d’indiquer simplement aux utilisateurs, avec une signalétique les moments où le réseau énergétique est en surcharge et où il y a donc intérêt à réduire les consommations.  Il faut passer du « smart pour le smart » aux innovations numériques pertinentes ; le lien entre usages et flexibilité énergétique en est un bel exemple. 

 

Le numérique responsable, utilisé au service d’une meilleure gestion de nos consommations énergétiques, est donc l’enjeu actuel pour consommer moins et mieux. Cela permettra notamment de faciliter et encourager la mise en œuvre de la flexibilité énergétique. C’est d’ailleurs dans cette logique que se positionne l’extension 4GRIDS du Label R2S. R2S-4GRIDS propose un cadre structurant pour améliorer la performance énergétique des bâtiments tertiaires grâce au numérique en pilotant les données de consommations et productions d’énergie en fonction des usages, des besoins mais aussi de la demande ou de l’offre du réseau. 

 

[1] Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC) – 24 avril 2020
[2] Citation d’Emmanuel Macron, Président de la République, lors de son allocution du 14 juin 2020
[3] Le Paquet Energie-Climat de l’Union européenne – assemblee-nationale.fr
[4] Cadre d’action en matière de climat et d’énergie d’ici à 2030
[5] Chiffres clés du climat France, Europe et Monde – Edition 2020
[6] L’intensité en carbone est,la production de l’entreprise
[7] Concours organisé par l’IFPEB de réduction des consommations énergétiques des bâtiments candidats 
[8] Le tertiaire avance : quand climat rime avec compétitivité – Publié le 05/07/2017
[9] et [10] Réseaux électriques intelligents Valeur économique, environnementale et déploiement d’ensemble – Septembre 2017
[11] La valorisation des effacements : la France précurseur en Europe
[12] Acteur en charge de faire l’intermédiaire entre le producteur d’électricité et le marché d’électricité pour une optimisation fine de la consommation d’énergie

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